Moments de vie de classe - Le maitre pleure


Une émotion de joie, intense.
Ça a commencé par des frissons dans la colonne vertébrale, ma respiration qui se raccourcit, se bloque. Ensuite, dans ma tête, toutes mes pensées qui s'orientaient à peu près vers l'idée : " qu'est-ce que c'est beau ! C'est ça que je veux ! Bravo ! Bravo !" Et puis finalement des larmes de joies qui coulent, un sourire qui congratule.
Au point que je demande à Oum si elle accepterait de déclamer son poème à la classe entière. Ce qu'elle fit. Pour un bonheur redoublé.

C'est un processus que j'ai engagé il y a peu vis à vis de la poésie dans ma classe. Et observer un tel aboutissement, un tel retournement de situation en si peu de temps, 3 semaines au plus, cela m'a rempli de joie.

Avant :


Dans le plan de travail, les élèves devaient choisir un poème, le recopier, l'illustrer et l'apprendre par cœur pour le réciter. Cela pouvait être fait devant la classe ou directement à l'enseignant. J'avais comme conception de la poésie à l'école, voire peut être au delà, que cela ne servait à pas grand chose, si ce n'est à apprendre par cœur. "Au moins, ils travaillent leur mémoire."
Ce travail était lié à des ceintures d'orateur, grille de compétences qui permettaient à l'enfant de se voir progresser au fil des poèmes tout en lui demandant de restituer des poèmes de difficultés croissantes. Malgré les compétences de diction, d'intonation, la récitation restait la plupart du temps, atone, visiblement incomprise, mais surtout sans vie, vite expédiée. Et je validais principalement le travail d'apprentissage, mais cela faisait de ces moments des temps peu agréables voire contraint pour la majorité.

La transformation :


Un collègue de l'ICEM11, Nico, me reprend depuis quelques temps quand je dis poésie à la place de poème. Je ne m'étais jamais interrogé sur ces termes, mais la graine est plantée et va germer. (merci Nico :)
Opportunité, l'OCCE 34 organise une journée d'atelier lors du printemps des poètes, je décide d'y inscrire la classe, avec une de mes collègues.
Pendant ce temps, s'engage sur la liste élémentaire, une liste de discussion ouverte par l'ICEM pédagogie Freinet, un échange sur la poésie et les poèmes. Dans les nombreux messages échangeant des pratiques diverses et intéressantes, des fichiers de poèmes classés par auteur ou par niveau ou par thème, l'un d'eux me happe.
C'est Bruno, qui écrit ceci :
"comment faire évoluer la pratique de chacun vers du "Freinet", par exemple en poésie.
Les critères pourraient être :
- est-ce que je (re)donne assez de pouvoir aux enfants sur leur apprentissage ?
- est-ce qu'ils sont en vrai recherche ? en tâtonnement ?
- est-ce qu'ils sont en véritable création ?
- est-ce qu'ils coopèrent ?
- est-ce qu'ils s'évaluent eux-mêmes ?
- est-ce qu'ils sont valorisés pour ce qu'ils font à leur niveau ?"
J'ai le sentiment que ce message est pour beaucoup dans mon "retournement".
Mais ce n'est pas tout.
Vient le printemps des poètes. La journée OCCE34. Nous voici en atelier d'écriture, avec une consigne simple : choisir une lettre de l'alphabet et écrire tous les mots qui nous viennent commençant ou contenant cette lettre...
Tous les élèves produisent alors un texte poétique à partir de ces mots. Nous présentons ensuite nos textes aux autres élèves qui nous écoutent attentivement, vibrants aux mots et aux textes de mes élèves. Une première victoire poétique.
Dernière étape du changement : la bibliothèque de mon village organise une représentation poétique ouverte à tous. 1h de poésie. Les deux artistes magnifiques, de la compagnie El Triciclo, m'ont donné la plus belle autorisation de ma vie de poète : ne pas être obligé de savoir les textes par cœur ! Elles étaient sur scène, vibrantes d'émotions, avec des petits cartons tout à fait assumés et n'hésitaient pas à lire ces poèmes.

Maintenant :


De retour en classe, j'ai proposé aux élèves cette nouvelle possibilité. Lire le poème mais en cherchant à l'interpréter, en faisant passer l'émotion qu'il contient de l'écrit vers le cœur. Le premier qui est passé a réussi cela, directement, laissant croire que cela serait plus facile que d'apprendre par cœur. Mais les suivants se sont vite heurtés à leurs difficultés en lecture et leurs lacunes lexicales. Ils n'ont pas renoncés. J'ose croire que l'évaluation positive de leur présentation, sous la forme : "Qu'est ce que j'ai fait de bien ? Qu'est-ce que je peux améliorer ?" y est pour beaucoup.
Et notamment Oum.
Je vous livre ici le poème qu'elle a travaillé.
Dites-vous seulement que pour sa première lecture elle lisait : le ssancre ... et que finalement, après plusieurs essais et erreurs, recherche, avec persévérance, elle a réussi à me tirer des larmes. Les frissons viennent du passage sombre de ce poème et les larmes de joie certainement de la victoire de la vie sur la scholastique ...
Je vous laisse juges de ce texte magnifique et je remercie encore Oum pour sa si belle interprétation.

Le cancre


Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le coeur
il dit oui à ce qu’il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.

Jacques Prévert
“Le Cancre”, tiré du recueil “Paroles” paru aux éditions Gallimard
© Fatras/ Succession Jacques Prévert, pour les droits audiovisuels et numériques