Moments de vie de classe : La classe part en vrille.

La vrille

Lundi, conseil de classe de 15h10 à 16h00 (fin de l'école).

Tout le monde s'installe dans un brouhaha de chaises et de déplacement, plutôt habituel et assez rapide en cette fin d'année. Je remarque déjà quelques-uns des garçons qui se sont mis ensemble et ont l'air bien plus disposés à rigoler entre eux qu'à travailler ensemble. Je prends note et j'observe.

La présidente ouvre le conseil, mais le code blanc (j'écoute celui qui a la parole) n'est pas respecté.

Je signale des "gênes" à certains des élèves, c'est leur première, celle qui leur demande une autoréflexion sur leur comportement. Mais cela n'a pas l'effet escompté.

Pendant ce temps, elle ne trouve pas de secrétaire, donc c'est à moi de le faire. Je m'en étonne car habituellement c'est plutôt la ruée pour ce métier.

De son côté la présidente a bien du mal à se faire respecter malgré ses (trop) nombreux avertissements.

Néanmoins, le tour des points positifs de la classe se fait. Arrive le temps des problèmes.

Distribution des papiers de la boite, et premier problème traité. Des élèves autorisés à rester en classe par leur ceinture de comportement, lors de la récré, ont mangé et laissé des miettes sur des tables d'autres enfants. Cela soulève un brouhaha incroyable, les prises de paroles sauvages augmentent, ce problème déchaine les passions. Ou plutôt les règlements de compte, j'observe que la classe se scinde, d'un côté les garçons et de l'autre les filles. L'ambiance se dégrade de plus en plus. La présidente est débordée et les avertissements, qu'elle donne, ou les gènes que je note, ne suffisent pas à ramener le calme et la sérénité nécessaires à un travail de résolution de problème.

Je bouillonne !

Cela fait 20 minutes que le conseil a commencé, je me lève : "STOP !" suffisamment fort et affirmé, j'envoie ma présence envahir la classe et le silence se fait. J'ai repris le contrôle.

Je respire. Inspire, expire. Une fois, deux fois, trois fois... Mes élèves me connaissent et savent qu'il va se passer quelque chose. Ils attendent. À chaque respiration, je bâtis ma sentence, qu'elle ne soit pas punition collective mais qu'elle marque les esprits en vue de modifier les comportements :

-premièrement : Le conseil est arrêté

-deuxièmement : Compte tenu qu'il n'y a pas de respect des trois règles de vie de la classe (1 Je ne me moque pas, je suis bienveillant, 2 je respecte les personnes et le matériel, 3 je respecte le code des sons), tous les droits sont enlevés. Le droit de se lever, de parler ou chuchoter pour le travail, le droit d'aider l'autre, etc. Nous sommes en institution zéro

-Enfin, vous allez passer en travail individuel, sortez tous un travail à faire. Celui qui ne sait pas lève le doigt en silence et attends que je puisse venir l'aider. Aucun bruit ne sera toléré. À la troisième gêne, l'élève ira dans une autre classe.

Je mis une gêne au premier élève qui n'a pas sorti son travail assez vite. Il se trouve que c'était sa troisième de l'après-midi, il a donc dû sortir, non sans rechigner mais il est parti dans une autre classe.

Le temps se passe dans un grand silence. Les doigts se lèvent mais, ne pouvant être partout, je les laisse mariner.

Dans le même temps je cogite à ce que je vais faire de cette situation.

  • Qu'est-ce que je ressens ?

Je ressens une grande colère mais aussi une grande peur que la classe ne m'échappe en cette fin d'année.

  • Qu'est-ce que je veux réellement ?

Je veux que nous puissions terminer l'année dans une ambiance de travail, dans la vie des nombreux projets qui animent normalement cette période.

  • Comment vais-je m'y prendre ?

Il me faut réinstaurer les institutions petit à petit. Montrer aux élèves comment et pourquoi elles sont des aides à la vie en classe, à l'exercice de leurs libertés. Montrer aux élèves que lorsque j'ai le pouvoir, l'injustice est inévitable et bien plus préjudiciable à l'ambiance de la classe et à leur bien-être en classe.

La prise de pouvoir

-Vous posez vos crayons ! Ma voix retentit dans le silence inhabituel de la classe. Que pensez-vous de ce qui vient de se passer ?

-Ben c'était nul ! J'avais besoin d'aide et je pouvais pas me lever pour en demander, j'ai dû attendre.

-Ça m'a pas plu parce que je ne pouvais pas aller chercher mon travail.

Etc.

J'ai même dû insister pour leur faire dire que le point positif de ce temps avait été le calme absolu dans la classe. Mais cela ne les a pas convaincus.

-Quelle est l'institution que vous pensez être indispensable à votre travail dans la classe ?

-Nous avons besoin de nous déplacer et de chuchoter.

-C'est donc le code des sons qui est primordial. Est-ce que quelqu'un est contre que nous remettions dans la classe ce code des sons ?

Aucun doigt ne se lève.

-C'est donc accepté, nous verrons cela demain. Vous rangez vos affaires et vous attendez dans le couloir en silence pour descendre.

-Tous ?

-Oui, tous…

Cela a aussi fait l'effet d'une bombe. Certains élèves disposent d'un permis de circuler librement dans l'école, et là, ils doivent se tenir en rang. Ils se rendent compte que ce permis est aussi une institution. Nous sommes descendus dans la cour en silence, dans une tension qui ne m'a pas quitté de la soirée, voire de la nuit.

Instituer - ré-instituer

Le lendemain matin, je présente l'emploi du temps de la journée, habituellement annoncé par une élève. Je préviens également que je suis président du jour, fonction exercée par un élève en temps apaisé. Bref, tous les métiers, toutes les fonctions qui permettent à chacun de prendre sa place dans la classe, n'existent plus que dans l'espoir qu'ils puissent être remis en place rapidement. Je préviens la classe que nous tiendrons un conseil extraordinaire en fin de journée pour décider de comment nous poursuivrons notre travail dans la classe.

La journée se passe, le code des sons est à nouveau respecté. Je suis extrêmement attentif au moindre manquement aux règles fondatrices, constitutionnelles de la classe :

1 Je suis bienveillant, je ne me moque pas.

2 Je respecte les personnes et le matériel.

3 Je respecte le code des sons.

Ces trois règles sont non négociables et régulièrement rappelées dans l'année. Je me suis rendu compte que j'avais été un peu moins regardant sur les "petites" moqueries. Ce qui m'avait empêché d'y faire face ? La peur.

Un traumatisme quelques années auparavant qui m'avait profondément marqué puisque j'avais dû m'arrêter pendant plusieurs mois. Une classe extrêmement difficile avec des élèves dans une grande souffrance qui m'avait à mon tour fait souffrir. Impuissance à les aider, confrontation violente avec certains d'entre eux, je me retrouvais face à des refus de travailler, des cahiers balancés par terre, et des élèves répondant à mes remarques.

Le traumatisme se rappelle à moi dans le comportement de quelques-uns de mes élèves qui lancent des piques aux autres et refusent de comprendre que cela crée une mauvaise ambiance. Je sens que cela me met en difficulté.

Maintenant que j'ai compris ce mécanisme, j'ai pu travailler sur ce problème personnel. Et j'ai reconstruit ma posture face à ces élèves, non pas pour les écraser mais pour pouvoir de nouveau les accompagner sur le chemin de la bienveillance.

Ainsi, je n'hésite plus à intervenir.

Lors du conseil extraordinaire, j'ai mis en avant ces trois règles de vie constitutionnelle. Nous avons retravaillé sur les différentes institutions nécessaires. Permis de circuler, métiers, fonctions, outils d'autonomie, messages clairs, ont tous été cités et plébiscités. J'ai aussi remis en évidence le système de sanction dans la classe.

1 gêne, je prends conscience de ce qui gêne dans mon comportement

2 gênes, j'écris sur une feuille, le désir ou le besoin qui m'empêche de respecter les règles de vie de la classe.

3 gênes, la classe m'aide à résoudre mon besoin ou mon désir.

Nous avions lors d'un conseil précédent, en novembre ou décembre, autorisé le président du jour ou de séance à utiliser ce système pour  aider la classe. Nous avions appelé cela des avertissements, aucun n'était écrit ni répertorié. En analysant les différentes situations, je me suis rendu compte que cela plaçait le responsable en situation de pouvoir vis à vis des autres, créant des réactions de rébellion de la part des élèves. J'ai donc repris ma responsabilité, et je suis le seul habilité à donner des gênes qui sont notées (3 maximum par demi-journée) sur une feuille. En revanche, les présidents de séance ont été institués comme aidant lorsqu'ils avertissent les copains qu'ils ne respectent pas un code. Car il vaut mieux pour le camarade qu'il soit averti par le responsable, plutôt que si c'est moi qui le remarque.

Les élèves ont été bien d'accord.

À l'issue de ce conseil, l'ambiance de classe a semblé se distendre, comme les épaules après un bon massage.

Depuis nous poursuivons notre chemin d'apprentissage et la classe connaît un regain de vitalité.

Je vous livre ici l'analyse de Sylvain Connac de cette situation : 

« Que s’est-il passé ? Plutôt que d’entrer dans un traitement pulsionnel de la situation, l’adulte que tu représentes pour ces enfants a reconstruit les repères du groupe en s’appuyant sur des institutions. Une institution se caractérise par sa dimension non humaine : organisationnelle et symbolique, elle a le pouvoir d’autoriser une relation entre deux ou plusieurs personnes sans pour autant qu’elles se trouvent placées en situation de face à face, avec tous les risques d’inhibition mutuelle. Une institution se présente comme un instrument de médiation facilitant la rencontre tout en minimisant les phénomènes relationnels. En situant les institutions comme conditionnant les interactions, on évite que la personne que représente l’enseignant se retrouve piégée car cible de toutes les projections d’attirance ou de répulsion. »

Jean Le Gal définit ainsi le conseil extraordinaire : « - le conseil extraordinaire avait lieu pour régler "à chaud" un problème grave, pour mener une réflexion approfondie sur une de nos institutions ou pour organiser un projet collectif. »