Moments de vie de classe - La classe ne fonctionne plus

 

3 semaines de galère. Pourtant la période était courte, 5 semaines.

Je n'avais plus envie d'aller à l'école. Me retrouver dans cette classe était pesant. Je rentrais chez moi complètement vidé. Je hurlais sur mes enfants à la moindre incartade, incapable de faire preuve de patience devant le pot de chocolat encore sorti après le gouter, ou un manteau négligemment posé sur le sol en plein milieu de l'entrée…

Qu'est ce qui se passe en moi en ce début d'année ?

J'observais, impuissant, mon comportement en classe.

Cris, moqueries, sarcasmes… de mon fait…

Qu'est-ce qui m'a conduit à ce revirement de comportement, loin de ma volonté de bientraitance et de créer des conditions d'apprentissage et de travail agréable pour tous.

Certes l'ambiance de la classe se dégradait. Les élèves étaient désagréables entre eux. Moqueries de leur part, mauvaise humeur, peu de respect des institutions. Lorsque le président du jour avertissait un élève, l'effet produit était toujours une réaction négative de sa part

  • de : " pffff, j'ai rien fait ! " à des menaces du style : "tu vas voir quand je serai président"). Cette réaction me faisait en général perdre patience et sortir de mes gonds. Je criais, mettais des gênes ou alors sortais directement l'enfant de la classe au prétexte d'insolence (lorsque le "pffff" m'était adressé).

Notre sortie au centre de tri DEMETER de Montpellier a été le point d'orgues. Je ne voyais que les élèves qui faisaient n'importe quoi. Ceux qui n'écoutaient pas, ceux qui regardaient ailleurs, le peu d'intérêt face aux questions posées.  Avec 3 élèves qui ont récolté 3 gênes de sortie (à savoir qu'ils ne pourront pas participer à la sortie suivante) dont un qui a terminé par me faire des doigts d'honneur dans mon dos…

Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas retrouvé avec un taux de violence aussi important dans ma classe et … dans ma tête, mon corps. Car c'était tout entier que je luttais contre ces accès de violence qui n'en ressortait que plus explosifs lorsque je lâchais ma vigilance, épuisé.

Mais qui de la poule ou de l'œuf ?

Était-ce le comportement des élèves qui était la cause ?

Était-ce mon comportement qui entraînait leur réaction ?

Heureusement, j'ai une femme compréhensive (mais qui s'inquiétait), et grâce à son écoute, j'ai pu, petit à petit, mettre le doigt sur le fond du problème.

La peur…

Qui entraine doutes et culpabilités…

Au retour des vacances de Noël, je remplissais les livrets de bilan. Simplement, cherchant du positif dans le travail des élèves, leur prodiguant des conseils sur l'organisation dans leur travail et la gestion du temps. Mais chacun de ces livrets me renvoya la grande difficulté de mes élèves. Si j'enseigne en CM1-CM2, peu d'entre eux sont au niveau attendu. Certains, que j'ai depuis 3 ans, ont certes progressé, mais c'est loin d'être suffisant.

Dans ce milieu, REP+, la difficulté scolaire m'apparut comme insurmontable à ce moment là. Comment pourrais-je aider tous ces élèves ? Différenciation pédagogique, projets intéressants, projets individuels, mes élèves sont pourtant au travail.

Cependant comparer leur niveau actuel avec celui attendu, m'a plongé dans la peur qui entraine le doute et la culpabilité.

J'ai perdu la confiance en ce que je faisais, je me suis rendu compte d'une certaine impuissance à rattraper deux à trois années de retard chez certains. Cette peur, au lieu de l'accueillir et de la comprendre, je l'ai refoulée. Laissant la place à la violence engendrée par l'impuissance.

Et puis, j'ai compris, ressenti le vrai sens de l'expression : "prendre ses responsabilités".

Tout n'était pas de mon fait. En discutant avec mes collègues de l'école, je me suis rendu compte que je n'étais pas le seul à trouver que les élèves, en ce moment, était plus énervés, moins agréables, moins au travail.

J'ai donc fait la part des choses.

Ma peur, je l'ai entendue finalement. J'ai peur pour mes élèves. Peur pour leur avenir. Que va-t-il advenir d'eux ?

Ah ! je la connais cette petite voix de la peur. C'est aussi celle qui me donne envie de fuir mes responsabilités.

La reconnaître c'est déjà l'accepter. Accepter sa présence, son existence, c'est aussi accepter mes propres limites, mon existence. C'est aussi reconnaître mon professionnalisme, finalement. Si je n'étais pas inquiet et si je n'avais plus de peur, pourrais-je continuellement "m'observer en train de pédaler" ? Essayer de m'adapter à chaque situation au mieux ?

Finalement cette peur, quand je l'écoute elle m'est utile car elle me fait prendre conscience de la valeur de mon travail pour ces enfants.

Après une fin de semaine particulièrement pourrie, avec force cris et menaces, lundi, j'ai retrouvé enfin ma créativité pédagogique, mon adaptabilité, ma puissance d'enseignant.

Ma première action a été de revenir aux institutions :

  • plutôt que de crier : utiliser les gênes.
  • plutôt que de cibler un élève en particulier utiliser le code rouge pour obtenir le calme dans toute la classe. Le code rouge est mis en place lorsque le code orange est rappelé pour la troisième fois. Le premier code rouge dure 2 minutes, et on ajoute 1 minute pour chacun des suivants. Ce matin là nous sommes arrivés à 5 minutes de code rouge… C'est long et surtout personne n'a le droit de bouger.CODE rouge

Vous pouvez voir un aperçu du code rouge et les télécharger ici si vous le souhaitez.

  • Respirer plutôt que me mettre en colère. J'utilise pour cela une petite application sur iPhone, lotus bud, qui sonne un gong aléatoire toute la journée. Quand je l'entends, je m'arrête et me concentre sur ma respiration. Cela modifie directement mon état, diminue mon stress et me permet de garder la tête claire.

Et le conseil ?

Puis j'ai utilisé le conseil en exposant mon problème. J'ai d'ailleurs pris la parole directement :

  • J'ai un problème, je ne me sens pas bien dans la classe, d'ailleurs j'aimerais savoir qui se sent bien en ce moment dans la classe ?

Un doigt s'est levé…

  • Ceci est donc un problème partagé par toutes et tous…

Et de leur expliquer que la peur m'avait entrainé sur ce terrain dangereux de l'impuissance.

Mais également je leur montrais par des faits objectifs que la classe n'était pas au travail (1 exposé lors de la dernière présentation, pas de petit livre, ni de film sur notre chaine YouTube, les ceintures PIDAPI qui stagnent, le grand nombre de degré 1 et 2 en autonomie  …)

Je me confrontais à cette notion d'exigence avec laquelle je semble être toujours sur le fil dans cette classe avec une hétérogénéité très forte. Il est parfois plus facile d'abaisser ses exigences plutôt que de s'adapter au niveau de l'élève. Mais cette facilité entraine un retour de bâton. La perte de l'exigence désacralise le savoir au sens que lui donne Michel Duckit dans le film qui lui est consacré "c'est d'apprendre qui est sacré".

Nous en sommes arrivés à échanger sur ce que nous pouvions faire pour revenir à une ambiance de classe agréable et d'apprentissage. Finalement nous avons fait un tour d'engagement.

Nos engagements 

Nous l'avons relu mardi matin. Et le comportement des élèves a considérablement changé, ainsi que le mien. Je me sens de nouveau bien dans ma classe, au commande. Alors que j'annonce : "code orange une fois", je les entends baisser le ton, se rappeler qu'il faut chuchoter et cela est respecté par l'ensemble de la classe. Lors des temps de travail, ils sont présents et s'écoutent, participent. Les apprentissages reprennent.

Soulagement!