Moments de vie de classe - l'insolence

L'insolence ou comment rester dans une relation éducative ...

"J'm'en fous, je resterai là!"

Il fut un temps où ma réponse à l'insolence d'un élève était la violence. Ce matin lorsque conformément à la règle de la classe, connue de tous, je demandais à Ib d'aller dans la classe de ma collègue, j'aurais pu facilement l'empoigner et le sortir manu-militari de la classe. Tout ça parce qu'il refusait de sortir de lui même. "J'm'en fous, je resterai là!" ne cessait-il de répéter.
Chaque fois que je l'entendais dire cela, je sentais monter en moi la colère. Grâce à mon intelligence émotionnelle, j'ai écouté et accueilli cette colère dans ce qu'elle signalait de moi : l'impuissance et la peur.
Je n'arrive pas à me faire obéir de cet enfant là, immédiatement. Je ne sais plus quoi faire, je vais me faire déborder et ensuite c'est toute la classe qui va y passer. L'horreur !
Je vais devoir être en contact avec sa mère, et si elle le soutient sans me soutenir moi, tout se retournera contre moi et je n'aurai plus la paix de l'année, je vais vivre l'enfer !

L'horreur et l'enfer

L'horreur et l'enfer, voilà ce que me promettaient mes pensées à ce moment là. Avant j'y aurai succombé. Ces sirènes m'auraient fait exploser, je ne perdrais pas la face devant les autres. J'aurais attrapé l'insolent par le colbac et l'aurais sorti au mépris des tables et des chaises, tout en lui postillonnant dessus etc.

La conséquence de cela était bien sûr que l'enfant et la classe seraient placés dans un climat de terreur dont j'aurais été ici le responsable. Bien entendu ne rien faire placerait aussi la classe dans un climat d'insécurité mais lié cette fois-ci au comportement de l'élève, et ma passivité me serait reprochée à juste titre par les élèves.

Cette fois-ci , et j'en suis fier car je mesure le travail que j'ai accompli dans ma posture d'enseignant, j'ai pris une respiration : je ne perds pas ma puissance, et ma peur n'est pas fondée.
Puis deux, puis trois, enfin j'ai pris la parole devant la classe. Tout d'abord pour les saluer, il était 9h10 du matin. Ensuite pour expliquer l'emploi du temps de ce matin. Puis pour exposer mon problème et faire en sorte qu'il devienne celui de la classe.
" Ib ne veut pas aller dans une autre classe car il n'a pas fait signer son mot que je demande depuis lundi. Est-ce que vous êtes d'accord pour que la règle ne s'applique pas à Ib ?"
De chaque coin de la classe, tout le monde réagit vivement, et pourtant il est assez populaire comme garçon. "Ah non, moi je l'ai respectée quand ça m'est arrivé... " renvoyait la classe.
Devant cette pression de la classe, il s'est justifié : "Je l'ai fait signé, mais ma mère l'a gardé et j'allais pas la réveiller ce matin pour le prendre." Mais la règle est claire dans la classe, il faut le mot signé.

La classe ne lui apporta aucun soutien à ce moment là. Cette exclusion était à mon gout suffisante pour lui. Je repris le contrôle du problème pour permettre à chacun de se mettre au travail. Je lui dis que j'appelais sa mère pour la prévenir et essayer d'apaiser la situation. Ne pouvant la joindre, je demandais à la directrice de venir le chercher dans la classe. La présence de la directrice, le petit temps d'attente en classe, ont eu raison cette fois-ci de sa résistance et de sa rébellion. Il est sorti de la classe sans poser plus de problème, et est allé dans la classe désignée.

Une résolution positive

Je me sentais déçu aussi, depuis qu'il m'avait annoncé qu'il n'avait pas fait signé son mot. Ib montre en ce moment une grande volonté de s'en sortir malgré de grands difficultés. Je décidais tout de même d'écrire une lettre à sa maman dont je vous livre la teneur.

"Ce matin, Ib devait me montrer un mot signé de votre part. Il m’a dit l’avoir fait signer, ce que je crois. Cependant la règle dans la classe, c’est de me montrer le mot.
La conséquence du non respect de cette règle est que je n’accepte pas l’élève dans la classe pour la demi-journée. Ib. est au courant de cette règle mais ce matin il a trouvé que c’était injuste et a refusé de sortir et d’aller dans la classe que je lui indiquais. J’ai essayé de vous joindre par téléphone pour pouvoir apaiser la situation, cependant je ne vous ai pas eu. Ce n’est qu’avec l’intervention de la directrice qu’Ib. a bien voulu aller dans sa classe d’accueil.

Ib. montre depuis le début de l’année une forte envie de travailler à l’école et d’apprendre. Ce en quoi je le soutiens. Cependant il est parasité par sa colère et l’usage de la violence. Je vous invite à discuter avec lui sur l’intérêt qu’il a à utiliser les moyens que nous enseignons sur l’école pour gérer sa colère et régler ses conflits par la non violence.

Je suis persuadé qu’Ib a les moyens de s’apaiser et de réussir à mettre son intelligence à son service. "

J'ai imprimé cette lettre et l'ai donné à Ib en lui demandant de la lire car elle le concernait. Il m'a affirmé en avoir compris tous les termes. Je lui demandais alors de la faire signer par sa maman pour le lendemain. J'ai observé sur son visage et son regard, qu'il était touché par les mots, par la confiance que j'avais en ses capacités et par l'aide que je désirai apporté. Par le fait que j'avais compris qu'il faisait des efforts et que c'était parfois difficile pour lui.

À l'issu de cet échange, je lui proposais de réintégrer la classe pour les 20 dernières minutes de la matinée pendant lesquelles nous devions déguster un gâteau au chocolat fait par un groupe d'élève. J'y mettais une condition, qu'il présente ses excuses à la classe pour son comportement du début de matinée.

L'heure sonnant, la factrice, une élève responsable des transmissions entre classes, alla chercher Ib. La classe s'apaisant après la phase de rangement des affaires, je proposais à Ib un espace de parole. Il vint devant la classe d'un pas décidé, et c'est d'une voix claire et posée qu'il prononça ces mots : "je présente mes excuses à la classe pour avoir crié ce matin et avoir gêné le temps de travail, est-ce que vous acceptez mes excuses ?"

Toute la classe l'applaudit et accepta, la tension s'envola. Et nous partageâmes ce délicieux gateau.

Une solution gagnant gagnant :

Finalement, ce que je ressors de cette situation de vie de classe désagréable, c'est un renforcement de la posture de la directrice, un renforcement de ma posture de médiateur et de garant des règles de vie, un lien rénové entre mon élève et l'école, et je l'espère un lien amélioré avec la famille.

D'avoir été à l'écoute de mon émotion et d'avoir pu l'accepter et décider, me laisse avec le cerveau clair et disponible. J'ai les idées claires pour trouver des solutions éducatives aux problèmes qui se sont posés tout en renforçant ma puissance d'éducateur.