Moment de vie de classe : Je suis nulle

lundi matin

M. vient de valider la compétence « je sais effectuer une soustraction en ligne ». Cependant ce lundi matin, quand elle me montre son tableau de calcul mental, je m’aperçois que les cases avec les soustractions en ligne ne sont pas remplies. Je sais bien que les outils d’évaluation ont leur travers et qu’ils ne permettent de valider qu’à un instant t. Je me fie donc à mon observation.

Mon premier réflexe lorsque je travaille avec elle pour la correction de son travail, c’est de la renvoyer à sa place en lui signalant qu’elle sait le faire et qu’elle a validé la compétence la semaine précédente. Un simple rappel de sa capacité, parfois ça peut fonctionner. 

Le temps de la correction collectif approche. Je me dis que ça va être une bonne occasion de lui permettre de ressentir de la fierté à résoudre une opération qu’elle ne maitrisait pas avant. Je l’interroge donc.

-Mais je ne l’ai pas faite.

-Ce n’est pas grave, tu peux la faire maintenant.

Je n’ai pas une seconde eu la présence d’esprit de me dire « tiens, ça cloche ».

-52 – 17 = …

C’est le blanc. Alors je la sollicite, c’est l’occasion de montrer à tout le monde comment on peut aider sans donner la réponse.

-Tout à l’heure nous avons décomposé un nombre, lequel peux-tu décomposer ?

-Je sais pas, euh, le 7…

La honte

A partir de là, son sentiment de compétence s’est décomposé. Je voyais ses lèvres se serrer et son visage rougir, ses yeux se sont emplis de larmes. J’avais insisté un peu trop.

-Stop, dis-je, je te prie de m’excuser, j’ai trop insisté. Nous retravaillerons cela ensemble plus tard. Quelqu’un d’autre peut-il prendre le relais. Merci.

Le travail

Un peu plus tard, dans l’après-midi, je prends le temps avec elle de retravailler cette compétence. Nous mettons en évidence des difficultés évidentes de calcul mental sur les compléments à 10 et les tables d’addition qui ne sont pas encore réflexe. Soudain face à mes sollicitations, de nouveau elle s’effondre en larmes.

-Tu es triste de ne pas y arriver, tu ressens peut être même de la honte, ce n’est pas agréable du tout. Qu’est-ce que tu te dis dans ta tête ?

-Je suis nulle…

-Tu te dis « je suis nulle », ça te rend triste, et est-ce que tu réussis ton calcul ?

-Ben non.

-Quand tu te dis je suis nulle, ça te rend triste et ça bloque ton cerveau, même ce que tu connais tu n’y as plus accès et ça continue. On appelle ça un cercle vicieux. Est-ce que tu as envie que ça change ou tu préfères rester comme ça ?

-J’ai envie que ça change.

-Cette petite voix que tu entends dans ta tête, est ce que tu l’entends te féliciter quand tu réussis quelque chose ?

-Non

-C’est normal, ce n’est pas la même voix, et l’autre, la voix qui félicite, n’ose plus intervenir, car tu n’écoutes que celle qui te dit que tu es nulle. Maintenant quand tu te retrouves bloquée dans un apprentissage quel qu’il soit, tu lui dis : « tais-toi, j’ai le droit de réussir ! J’ai le droit d’apprendre. »

Elle avait retrouvé le sourire, et s’était engagée à le faire.

Le lendemain matin

A la récréation de 10h30 :

-Cédric, tu sais grâce à toi, hier à la gym, j’ai réussi à faire une figure sur laquelle je bloquais.

-Ah ! j’en suis ravi. Tu as l’air fière de toi.

-Oui, quand j’ai senti que je n’y arrivais pas, j’ai dit à ma petite voix : « tais-toi, j’ai envie de réussir ». ça a marché.

-Je suis fier moi aussi alors. Est-ce que tu veux qu’on réessaie avec le calcul ?

-ben euh

-allez, j’ai confiance en toi.

-ok

Je lui ai inscrit un calcul au tableau et l’ai laissé seule devant, l’observant à distance. En moins de temps qu’il n’en faut, elle a noté le résultat juste et est venue me chercher. Quand je lui ai demandé sa technique, elle m'expliqua une méthode experte de résolution. La fierté se lisait sur son visage, la certitude également que tout devenait possible.